<p class="postDate"><abbr class="published">2002</abbr></p>

<p class="legend">
<span class="neur-num">Neurone 1</span> :
<span class="neur-type">J'veux du cuir</span> &middot;
<span class="neur-num">Neurone 2</span> :
<span class="neur-type">Femmes, je vous aime</span>
</p>

<p>Paris a certes le monopole de la culture pour la culture, Mitterand avait peut-&ecirc;tre
le monopole du coeur, mais pour la mode...</p>

<p>Pour la mode, on citera Paris (tsss...), Milan (allons!) ou Londres (on avait dit "s&eacute;rieux"!), 
mais ce serait reduire la mode a quelques ateliers, leurs vitrines exorbitantes et leurs 
d&eacute;fil&eacute;s friqu&eacute;s. Je propose pour changer un concurrent de taille : Tokyo.
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<p>A Tokyo la mode ne se fait pas dans le confort longuet des ateliers des grands couturiers, 
mais dans la rue. La mode n'y est pas tant le fatras des collections europ&eacute;ennes qu'un 
ensemble joyeux de tendances. Certes, on peut d&eacute;couvrir la mode dans les magasines 
tendance, mais les v&eacute;ritables pionniers du chiffon sont sur le terrain : 
les trottoirs de Shibuya, d'Harajuku, de Daikanyama...
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<p>Une des particularit&eacute;s frappantes, presque choquante, du Japon est que ce pays est,
de facto, un des derniers pays profond&eacute;ment mysogines : 
ici, pas de religion, pas de fanatisme &agrave; l'origine du machisme, 
juste des pratiques bien enracin&eacute;es dans la culture nipponne, et, 
tous les bonsai vous le diront, au Japon, ce qui est bien enracin&eacute; 
ne s'arrache pas a la va-vite.
</p>

<p>Je reviendrai sans doute un jour ou l'autre sur la mysoginie ambiante au Japon, mais
d'ici l&agrave; concentrons-nous sur une des cons&eacute;quences de cet &eacute;tat de fait:
une soci&eacute;t&eacute; mysogine, qui ne laisse que peu de place a la femme dans le monde
du travail (ou, au mieux, la portion congrue), une soci&eacute;t&eacute; (fait rare) ou la 
mysoginie n'est pas attach&eacute;e a des interdits religieux est une soci&eacute;t&eacute; 
ou les portes du gyn&eacute;c&eacute;e sont ouvertes &agrave; la rue alors que l'homme 
s'enferme dans les bureaux. C'est la soci&eacute;t&eacute; des femmes.
</p>

<p>Voil&agrave;, soit dit en passant, le secret (mais que cela ne sorte pas d'Internet!)
des charmes du Japon, et de Tokyo en particulier : 
les femmes se sont appropri&eacute;es la rue, et de fort charmante mani&egrave;re. </p>

<p>J'ai toujours suppos&eacute; que ceci &eacute;tait li&eacute; d'une mani&egrave;re ou d'une 
autre au souci particulier (tr&egrave;s pr&eacute;sent dans la culture nippone) du d&eacute;tail, 
et de l'emballage : les japonaises savent, mieux que quiconque, se mettre en valeur, et la plus
sage des tenues laissera invariablement derri&egrave;re elle, sinon un parfum, au moins une
subtile essence de soufre et de sexe. Pas d'interdit relatif au sexe, ici, tout au plus une
grande timidit&eacute; : on ne d&eacute;voile pas, on sugg&egrave;re. Chacune des mes promenades
dans la capitale, ou encore les longs trajets en train, sont pour l'&eacute;hont&eacute; 
sensualiste que je suis un r&eacute;el patchwork de petites jouissances, tant chaque 
centim&egrave;tre carr&eacute; de tissus (&ccedil;a bouffe, &ccedil;a frotte, &ccedil;a froufroutte,
&ccedil;a dentelle, &ccedil;a flashe, &ccedil;a ondule, &ccedil;a pointe, &ccedil;a chatoye, &ccedil;a pendouille, &ccedil;a rayure,
&ccedil;a troue, &ccedil;a cache, &ccedil;a montre, &ccedil;a soupconne, &ccedil;a croise, &ccedil;a couvre, &ccedil;a d&eacute;voile;
ca arrondit les angles...)
 ou de peau a quelque chose de... troublant.
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<p>Nous avons donc l'ingredient principal de notre recette, le parfum de femme, il ne manque que
le liant... De peur d'&ecirc;tre mal lu (encore faudrait-il &ecirc;tre lu), je n'ose 
sortir les gros mots, parler de Japon corporatiste, sectaire, refusant la notion d'individu, 
non parce que c'est faux mais parce que c'est, intrins&egrave;quement, incomplet. L'importance
du groupe au Japon est cependant, ind&eacute;niablement, ledit liant : l'appartenance au groupe 
se prouve autant par un mim&eacute;tisme comportemental que vestimentaire, et nous voil&agrave;
avec autant de mode qu'il y a de groupes de femmes : la lyceenne, classique ou version sous acide
a Shibuya, sous tranxen a Harajuku, la jeune femme chic d'Omotesando, branchouille de Daikanyama,
friqu&eacute;e a Ginza, la femme active a Marunouchi ou Kamiyacho... 
Autant de clans qu'il y a de fiefs.
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<p>Et la mode, dans tout cela? Elle se fait dans la rue, vous dis-je, et c'est dans la rue que les
yeux de la mode nippone (qui, ailleurs, en europe, se targueraient d'etre cr&eacute;ateurs),
observent, concluent, et font fabriquer a la vitesse grand V la mode (non pas de demain, mais)
de dans un mois. Rapide, efficace, sans bavure, la mode qui bourgeonnait, quelques semaines
auparavant, dans un coin de Shibuya, se retrouve sur tous les &eacute;talages, dans toutes les
vitrines, et devient, <em>de jure</em>, la Mode.</p>


<p>Quant aux cr&eacute;ateurs d'europe, ils auront beau copier au plus vite la mode de Tokyo,
leurs chiffons ne seront pas en vente avant une ou deux saisons... Ce qui n'empechera pas 
la tokyoite, fervente et aveugle, d'acheter &agrave; grands "oh" et "ah", la "<em>mode
de Paris</em>".</p>


<p>Quant &agrave; moi, j'ai tr&egrave;s envie d'une veste de cuir. Et d'une echarpe en cachemire. 
Rouge.</p>

